
Les Saisons de Saint-Georges
Isabelle DUROUSSEAUD
biographe biographie
Ecriture récit de vie
Monrecitdevie
Les saisons
Aix-en-Provence
Jeune-homme, mon grand-père avait dû quitter une première fois son Aveyron natal et monter à Paris pour assister à un événement familial. Il avait voyagé en diligence. Le trajet avait pris deux jours entiers, et ses lombaires en avaient longtemps gardé le souvenir. La seconde fois, il avait vingt-six ans, l’Allemagne venait de déclarer la guerre à la France et le journal avait publié l’ordre de mobilisation générale. Je sais très peu de choses de la violence des combats qu’il a affrontés, des horreurs auxquelles il a assisté. Pourtant cet épisode traumatique l’a marqué au point qu’il a passé le reste de sa vie à en parler, ponctuant ses récits de « Voilà-t-il pas que… », que mon oreille de petite fille interprétait en « voilà-t-il Pâques …».
En Allemagne, il avait rapidement été fait prisonnier. Un mélange d’humiliation et d’orgueil masculin blessé l’avait poussé à chercher une solution de fuite. Il avait réussi à s’échapper, mais n’avait pas vraiment eu le temps de s’en réjouir car il avait très rapidement été repris. On lui avait fait comprendre de manière germanique qu’il était imprudent d’envisager une nouvelle tentative. Finalement, il s’était rendu à la raison, se disant qu’il était en sécurité, à l’abri des obus, et qu’il avait un petit espoir d’en réchapper s’il patientait jusqu’à la fin de la guerre.
Je dois à son immense sagesse de pouvoir parler de lui aujourd’hui. Comme prisonnier, il était au service des allemands, et à ce poste, avait assisté à pas mal de situations dont il nous partageait les anecdotes les plus cocasses, notamment au cours du déjeuner dominical. Malheureusement, il ne s’adressait pas à nous, les petits, la guerre ce n’est pas pour les enfants. Les seules choses que j’en ai retenues sont celles qui ont choqué ma mémoire, comme cette fois où il devait être chargé de préparer à déjeuner pour un ensemble d’officiers et leurs épouses. Le plat servi était du lapin. Mais il s’était arrangé avec un complice pour laisser traîner une peau de chat à la vue de ces dames, dont quelques-unes s’étaient évanouies. Hilarité réjouissante en cuisine.

